La mythologie d’entreprise

J’ai souvent remarqué que les dirigeants que j’ai accompagnés dans la rédaction du livre sur leur entreprise, convoquait dans leur présentation orale une valeur centrale. Comme la persévérance, la capacité d’adversité ou le renvoi à la formation d’artisan du père. Ma formation d’historien (d’art) m’incite à chercher les sources de cette « légende » et à lui donner du corps.

Voyons voir : partons du principe que l’historicité participe à la définition de mon objet d’étude, c’est-à-dire que l’histoire de telle entreprise aide à définir cette entreprise. Son histoire est basée sur des faits, des événements, une suite de décisions prises dans un contexte socio-économique donné. Cette trame de fond chronologique et factuelle se superpose à la trame personnelle au dirigeant dont le parcours de vie et le caractère influent sur l’évolution de l’entreprise. Dans une PME, l’inertie est quasi absente si bien que les décisions du dirigeant modèlent rapidement le devenir de la société. 

J’ai été confrontée aux deux cas de figure : travailler sur une entreprise dont le fondateur est décédé et étudier une entreprise dont le fondateur peut me raconter ses intentions de départ. Ce sont deux exercices qui n’ont rien à voir, l’un basé sur des suppositions et des hypothèses, le second sur un échange et une analyse des souvenirs en vue de construire un récit le plus fidèle possible. Le premier cas de figure m’a démontré l’importance des éléments de psychologie qui lorsqu’ils sont manquants handicapent l’interprétation des faits. Bien sûr, les décisions prises dévoilent un caractère, une intention mais l’on reste dans le champ de l’incertitude. 

Or je me suis rendue compte d’un phénomène : plus la société est ancienne et/ou plus il y a longtemps que le dirigeant fondateur est décédé, plus l’entreprise semble alimenter une forme de mythologie. Rien à voir avec une histoire fabuleuse de dieux ou de demi-dieux mais une sorte de petite ritournelle que l’actuel dirigeant, son équipe, ses salariés se répètent et s’approprient. 

Voici trois exemples.

SOVB, Société Ouest Vendée Balais. La société fabrique les balais des balayeuses urbaines. J’apprends rapidement qu’elle est positionnée sur un crédo, celui de rendre le balai ingénieux. Cette quête de l’intelligence technique flotte dans l’air. Le dirigeant, le petit-fils, s’amuse volontiers de l’expression populaire « con comme un balai » pour indiquer qu’elle n’a pas sa place dans son entreprise. Je comprends vite pourquoi : le grand-père, Pierre Alvin (portrait en noir et blanc) avait dès le départ tué cette expression dans l’œuf, lui l’ingénieur de formation qui déposa plusieurs brevets après avoir étudié le balai sous tous les angles et ainsi optimiser sa capacité à balayer.

La laiterie de Pamplie. Coopérative laitière créée en 1905, en Gâtine dans les Deux-Sèvres, issue d’un vaste mouvement coopératif né en Charente-Maritime et qui prendra fin avec la Première Guerre mondiale. Pamplie est ainsi l’une des dernières du département. J’ai été surprise par une communauté de discours entre l’équipe dirigeante actuelle et la précédente : coûte que coûte maintenir leur petite laiterie indépendante et résister face aux groupes d’industrie agroalimentaire. Leur mentalité reposait sur une forte détermination, une rigueur d’exécution et une humilité imposée par la taille de la structure. Or en dépouillant les archives, je tombe sur plus de trois cents lettres carbones du premier « directeur » de la laiterie, ces courriers remontaient à la Première Guerre mondiale. Personne à la laiterie ne les avait lues. Je retrouvais la même ambiance en ces temps de guerre de tenir à tout prix, d’assurer le service et de payer les coopérateurs. Comme si en cent ans, la laiterie se sentait constamment en temps de guerre et devait résister. Vous allez objecter que le conflit de 1914-1918 peut se comparer aux effets de la concentration du secteur agroalimentaire des années soixante qui a vu de nombreuses petites laiteries indépendantes disparaître, et je vous l’accorde volontiers, le contexte agit sur les esprits, comme il agirait sur n’importe quelle autre laiterie voisine. 

J’en viens à mon troisième exemple. Les Meubles Célio ont édité dans leur dernier catalogue la photo des trois générations de dirigeants dans l’atelier de menuiserie-ébénisterie où le fondateur, Claude Liault, a été apprenti dans les années quarante. Le renvoi à l’identité d’artisan est un phénomène récurrent dans ces entreprises industrielles issues du mouvement artisanal, milieu chargé de symboles, comme l’amour de son travail, l’expertise et la qualité de son savoir-faire. Soit, il vaut la peine de creuser son sujet, surtout que Claude étant encore vivant, je pouvais l’interroger sur ses motivations. Né dans une famille d’agriculteurs, il m’explique très clairement avoir refusé de travailler à la ferme avec son père et son jeune frère. Il considérait la voie de l’apprentissage comme un affranchissement, une libération face à un destin tout tracé. Sans doute, la volonté de sa mère de s’extirper elle-même de sa condition paysanne l’a-t-elle porté dans son élan. En effet, elle a suivi son époux qui venait de louer une ferme dans le village de Clessé avec le projet de tenir elle-même le café-hôtel de la place. Elle devient ainsi l’une des rares femmes « patronne » du bourg, à travailler indépendamment de son mari, dans un secteur autre que celui de l’agriculture. On voit bien que le rappel de l’artisanat dépasse les symboles précités pour renvoyer à une histoire familiale singulière et surtout en mettant en avant la rupture socio-économique provoquée par le fondateur (et de sa mère). L’ancrage personnel est ainsi plus profond qu’il n’y paraît et sonne comme un marqueur dans la mémoire familiale. La figure du père est forte car il a cassé les codes, comme d’ailleurs son épouse le fera en épousant cet artisan sans le sou en 1952, date de la fondation de Célio.

La ritournelle entendue dans ses entreprises tire son ampleur du fondateur (disparu ou à la retraite dans le cas de Claude Liault) à qui l’on rend hommage en s’appropriant une partie de son histoire. C’est ce morceau d’histoire qui va devenir support au mythe, dans le sens où il a valeur explicative, non pas sur la formation du monde (cosmogonie gréco-romaine par exemple), mais sur la formation de l’entreprise, où il met en scène un héros (le fondateur) et où l’origine du fait historique n’est pas toujours connue ou conscientisée. Or cette mythification s’appuie bien sur un fait avéré qu’une recherche historique, généalogique ou sociologique vient étayer. L’exemple de Pamplie est remarquable à ce titre. 

Le mythe active un système de croyances propre à l’entreprise et fidèle à celui du fondateur. Souvent ce dernier incarne l’entreprise et l’on finit par dire qu’il en est l’âme. J’emploie des termes peu utilisés dans le milieu économique. Sur les documents de présentation, sur les sites Internet, l’on évoque ses « valeurs ». Je crois que la meilleure traduction du mot « mythe d’entreprise » est « culture d’entreprise ».

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