Les archives

Depuis douze ans, je travaille comme historienne auprès des entreprises et je me rends compte de la vitesse avec laquelle elles peuvent perdre la mémoire.

Ma préoccupation première est d’évaluer le fonds d’archives. Lacunaire ou complet ? Il ne reste plus que la comptabilité ? Les conseils d’administration sont perdus ? Aïe aïe aïe, ça part mal 😩. Je ne me précipite pas sur le témoignage des personnes âgées qui pourraient compléter ces lacunes : en 2018, une personne de quatre-vingt-dix ans ne se souvient plus vraiment du fonctionnement d’une entreprise où elle était salariée dans les années 1950. Je l’ai souvent remarqué, il est désormais impossible de revenir avant la Deuxième Guerre mondiale dans la mémoire de nos ainés. Et c’est drôle comme elles ne sont plus à dix ou vingt ans près dans leurs commentaires, alors évidemment côté chronologie d’entreprise, je suis en panne.

Retour donc auprès des archives papier qui elles ont le mérite de souvent être datées. Et encore ! Je tombe parfois sur des revues de presse dont les articles ont été découpés juste en-dessous de la date et du nom du journal… 😱… c’est commun et cela me fait perdre un temps précieux pour retrouver la source de l’article. Bref, disons que j’ai un fonds d’archives parcellaire avec des éléments comptables sur une période complétés de courriers de la même époque et de quelques relevés de-ci de-là de conseils d’administration (il m’est arrivé de n’en avoir que quarante ans après la création de l’entreprise, entre 1905 et 1945, le néant…), je peux à ce moment établir une chronologie qui va me servir de guide tout le long de mes recherches. Je cerne les moments importants comme des achats de matériel ou de terrain ou des recrutements.

À partir de ce canevas, j’étoffe au maximum ma connaissance : la concurrence, la situation économique, démographique… Je recherche des photos, des plans, des dessins. Le personnel des services d’archives est d’une aide indispensable. Les archivistes connaissent très bien leurs fonds qu’ils ont parfois dépouillés eux-mêmes et j’apprécie quand ils prennent le temps de m’aider dans mes recherches de cotes.

Tous les documents conservés sont classés et numérotés par cette fameuse cote, le numéro unique d’identification d’un document.

Mon ordi est rempli de dossier des archives que j’ai lues. Leur classement doit être rigoureux car une mention sans cote n’a plus aucune valeur dans la mesure où je serai incapable de prouver son existence et sa référence. Pas de cote, pas de possibilité de la retrouver. Personnellement c’est mon angoisse…

Ce document du 24 mai 1940 est, selon mes notes, conservé aux archives départementales des Deux-Sèvres avec la cote 1 ETP 231, numéro que l’on doit donner au responsable de la salle de lecture pour sa commande. J’ai trouvé ce numéro dans les classeurs de la série ETP, qui répertorie les établissements publics, ici la chambre de commerce et d’industrie. Ce document m’intéresse car il va me donner des éléments de contexte.

Ce travail de repérage et de dépouillement est long et demande beaucoup de concentration et d’automatisme. L’écriture d’un livre repose sur cette première étape. Je commence par faire une première liste de cotes, je demande tous les documents, une trentaine par exemple…, les informations récoltées m’ouvrent d’autres pistes, me donnent d’autres idées et je me refais une autre liste. Le danger de cette étape est de se laisser prendre au jeu. Or il faut bien mettre un terme à ce qui peut parfois ressembler à une enquête. Pour une entreprise qui a « perdu » ses archives, le temps passé à la recherche de son histoire dans les services d’archives municipales, départementales voire nationales est démultiplié. Je cherche dans le fonds de la préfecture, de la CCI ou Chambre des métiers (en fonction de l’activité de l’être prise), des archives militaires (pour les temps de guerre), des iconographies (série J)… il y a toujours des infos qui restent, des courriers, des articles de presse, des récapitulatifs, des notes… S’il y a quelque chose à trouver, je le trouverai, je suis une teigne côté archives 😆.

Arrivent alors sur ma table des tas de vieux papiers.

Après il n’y a pas de mystère, il faut lire. Je suis toujours contente quand la liasse de papiers est épaisse mais ce n’est pas toujours le gage d’informations intéressantes. Je peux passer une heure à tout lire pour ne rien trouver.🙄

Pour écrire une phrase du style « Lorsque monsieur Dupont a lancé son activité en 1923, le marché était déjà occupé par trois concurrents dont deux implantés depuis deux générations. » : une semaine entière de recherches a pu être nécessaire pour être sûre de la date de 1923, du nombre de concurrents et de leur ancienneté. J’explique alors combien mon métier est ingrat à mes clients qui me regardent avec des yeux écarquillés 😮.

En ce moment, je sors d’une période de trois mois d’archives sur l’activité de chiffonnier/ferrailleur dans les Deux-Sèvres entre 1900 et 1980. Je pense que j’ai écumé toutes les pistes possibles et je vais être bientôt en mesure d’écrire cette histoire-là, mal connue et mal documentée. Grâce à un contact de mon client, j’ai pu avoir accès aux archives privées d’un chiffonnier de Niort installé au début du 20e siècle.

Ces trouvailles font partie des grands plaisirs de mon métier et j’apprécie de pouvoir faire avancer l’état de la connaissance. 🤗😁🥂 D’autant qu’il a été décidé de faire don de ces documents au service municipal des archives de Niort.

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